Introduction – Sur les rives du lac Mère
Sur les rives du lac Mère : un voyage aux confins du Tibet à la rencontre du peuple Moso

Sur les rives du lac Mère : un voyage aux confins du Tibet à la rencontre du peuple Moso

Lorsque le haut-parleur de l’aéroport annonce l’annulation de mon vol, j’en suis contrariée comme tous les passagers en attente et je m’empresse de chercher une place sur un autre vol qui me permette d’arriver chez moi au moins avant la nuit. J’en trouve un au prix de sept heures d’attente. Entre la possibilité de faire un petit tour dans Rome et celle de trouver un petit coin tranquille pour lire, je choisis la deuxième. Je parcours les longs couloirs de l’aéroport et m’arrête devant les vitrines, jusqu’à ce que je me décide à entrer dans une petite librairie. Mon attention est attirée par un livre intitulé Il paese delle donne (Yang et Matthieu, 2003)1. Je pense immédiatement qu’il s’agit d’un livre sur les Amazones mythiques de l’île de Lemnos qui reconnaissaient la filiation matrilinéaire et confinaient les hommes aux travaux domestiques pendant qu’elles combattaient et gouvernaient.

J’achète le livre et m’y plonge pour m’occuper pendant ces longues heures d’attente mais Il paese delle donne m’emporte beaucoup plus loin que ce que j’avais imaginé, et non en Méditerranée, mais dans le sud-ouest de la Chine, aux confins du Tibet, sur les contreforts de l’Himalaya, dans les villages des bords du lac Lugu, à cheval entre le Yunnan et le Sichuan, à 2700 mètres d’altitude, dans un lieu enchanteur mais si perdu qu’il y a quelques années seulement, il aurait fallu une semaine pour y arriver depuis la ville la plus proche, en empruntant une charrette tirée par un mulet. C’est cet isolement géographique qui a permis aux habitants de la région de conserver les spécificités de leur culture traditionnelle en les préservant des influences extérieures au moins jusqu’aux années 90, lorsque la Chine a décidé de s’ouvrir au monde en facilitant le tourisme. A travers le récit de l’enfance et de l’adolescence de Namu, une jeune fille appartenant à l’ethnie des Moso, le livre me fait découvrir l’existence d’une société matriarcale qui, il y a peu de temps encore n’était connue que de rares anthropologues qui l’avaient étudiée et de quelques aventuriers qui s’étaient précipités pour visiter le « pays des femmes » dès que la route qui y menait était devenue praticable.

Namu passe son enfance dans la maison maternelle à Zuosuo selon les traditions de son peuple. Elle coupe le bois, alimente le foyer de la maison, boit le thé au beurre, mais elle passe aussi de longues périodes avec son oncle à mener paître les yaks dans la montagne et ne retourne chez elle que pour les « fêtes de printemps », le nouvel an chinois. Namu se demande souvent ce qu’il y a de l’autre côté des montagnes qui limitent son horizon. Puis elle découvre qu’elle a une belle voix, gagne un concours de chant et s’enfuit de la maison, vainquant l’opposition de sa mère qui tente de l’arrêter à coups de pierre. C’est ainsi qu’elle quitte le pays et réussit à entrer dans un conservatoire à Shanghai et se couvre de gloire en chantant les chansons moso, qui célèbrent l’amour et la beauté de la région d’où elle vient, du lac et de la montagne sacrée. Namu devient aussi écrivaine et publie de nombreux livres ; de plus, elle travaille comme mannequin et présentatrice de mode pour la télévision chinoise et est très appréciée du public pour sa spontanéité. De temps à autre, elle retourne au pays natal, le seul « qui puisse me rendre – écrit-elle-cette paix intérieure que je ne trouve nulle part ailleurs […] Je ne peux qu’espérer […] pouvoir servir d’ambassadrice à mon peuple pour lui donner la fierté et la confiance qu’il mérite» (Ibid. p.324).

En fait, dans « le pays des femmes », Namu décrit avec des tons passionnés son pays immergé dans une nature enchanteresse, aux montagnes et collines verdoyantes, dont les habitants, une minorité ethnique de 30 000 personnes, habitent une vingtaine de villages dispersés autour du lac et dans la plaine de Yongning, aux confins du Tibet. Ils vivent rassemblés en grandes familles dont les membres descendent tous de la lignée maternelle. L’amour libre est une institution, le mariage une option, et la promesse de fidélité n’est jamais déclarée ouvertement. Même si les hommes et les femmes peuvent changer de partenaire à plaisir, gardant toujours l’interdiction des rapports consanguins, il n’y a aucune légèreté ou superficialité dans la gestion de leur vie sentimentale et sexuelle : dans la relation à l’autre, ils cherchent le vrai amour, à tel point que souvent les rapports durent toute la vie. Les hommes prennent l’initiative d’exprimer leur désir ou sentiment amoureux aux femmes, mais celles-ci ont toute liberté pour accepter leurs avances ou les repousser. La plupart des Moso refusent le mariage sans pourtant renoncer à l’amour, aux rapports sexuels et à la procréation. Les couples vivent séparés, chacun habite dans la demeure de sa propre famille maternelle. Ils passent la nuit ensemble pour se séparer à l’aube. La femme la plus sage, la plus habile et en général la plus âgée est le chef de famille, elle transmet le nom et les biens et gère l’économie familiale. Selon la tradition, tous ses descendants devraient habiter ensemble dans la maison maternelle durant toute leur vie, mais les règles ne sont pas toujours ausssi rigides.
Ce qui m’a le plus fascinée à la lecture de ce livre a été de découvrir que, dans une certaine région du monde, il existait une société qui valorisait la femme sans opprimer les hommes, une société qui n’était pas un fossile vivant, comme la définissent certains ; elle n’a rien de sauvage ni de primitif et n’est non plus une sous-culture, mais une forme de vie contemporaine, un exemple positif de la condition féminine, une société au sein de laquelle les femmes ne souffrent pas de discrimination et, grâce à un système familial complètement différent du nôtre, ne sont pas tenues de donner un compte rendu de leur vie privée ni à leur père, ni à leur mari, où la violence conjugale est inexistante, la jalousie sujet de dérision et où surtout la relation entre l’homme et la femme est purement sentimentale et sexuelle et n’est liée ni à la classe sociale ni à la situation économique et où la séparation n’est pas un drame.

Après avoir terminé la lecture de ce livre, je n’ai qu’un désir, celui de me rendre sur place. Je veux être témoin d’une société, hors du commun, en comprendre le fonctionnement, intercepter les liens entre le politique, le social, l’ économique et le religieux, voir quelles sont les conditions dans lesquelles une société, avec un modèle de famille différent du nôtre et sans mariage, peut fonctionner, comprendre comment sont vécus l’amour et les rapports sexuels au dehors des conditions que le mariage et la société nous imposent, et découvrir dans les visages et les expressions des Moso la satisfaction et la sérénité d’une telle structure sociale. Cette découverte m’a semblé encore plus extraordinaire du fait qu’une société si particulière existe dans un pays comme la Chine, où dans les années 90, dix ans après l’entrée en vigueur de la loi démographique qui impose l’enfant unique aux couples, 100 millions de filles manquaient à l’appel. Aujourd’hui ce nombre est estimé à 200 millions. Dans la culture chinoise, principalement dans les zones rurales, c’est le fils qui assure l’entretien des parents dans la vieillesse, alors que la fille quitte la maison maternelle pour aller habiter et servir dans la maison de son époux. C’est pourquoi la préférence va aux fils, tandis que les filles sont éliminées à la naissance ou non déclarées et vendues plus tard au premier offrant. Les organisations internationales ne se lassent pas de dénoncer ce trafic qui continue encore aujourd’hui.

Voilà pourquoi je suis restée fascinée par l’idée qu’il existait une société dont les femmes étaient le pilier et dans laquelle elles jouissaient de droits et libertés personnelles refusées à la plupart des personnes du même sexe. Après la lecture du livre de Namu, j’ai cherché à me documenter, mais nombre de mes questions sont restées sans réponse et j’ai compris que, pour en savoir plus, l’unique solution serait de me rendre en personne sur place. Ma décision a beaucoup surpris et on m’a dit que ce serait une folie de m’aventurer seule en ces lieux inconnus. Avec l’aide d’une amie, je suis entrée en contact avec une agence de tourisme de Kunming, la capitale du Yunnan, qui s’est chargée de me trouver un chauffeur et un guide qui me servirait aussi d’interprète. Je suis partie avec deux amies, Giuliana et Anna Laura, curieuses de découvrir une région de la Chine qu’elles n’avaient jamais visitée.

Après mon premier voyage, en mai 2005, j’ai réalisé un petit documentaire sur les Moso qui a suscité l’intérêt de nombreuses personnes, principalement de femmes, alors que la réaction des hommes était plutôt arrogante, cynique et empreinte d’allusions sexuelles. J’avais encore beaucoup d’interrogations au sujet du fonctionnement de cette société et c’est pourquoi, l’année suivante, je suis repartie, accompagnée cette fois-ci d’un groupe plus nombreux et composé comme suit: Florence, française, et Valérie, anglaise, sont arrivées en Chine depuis les Etats-Unis où elles résident, Francesca de Palerme et Barbara, Julie et moi sommes parties ensemble de Genève. Nous voulions toutes voir de près une société qui fait rêver les femmes et irrite certains hommes. Je suis retournée deux autres fois au pays des Moso, en octobre 2007 et en mai 2008, obtenant encore de précieuses informations complémentaires. J’ai cherché à observer et pénétrer cette société sous ses aspects multiples par des entrevues et des rencontres, me déplaçant aussi dans des villages moins touristiques où la vie de la population Moso est plus contraignante mais aussi plus proche des valeurs traditionnelles.

Dans ce livre, les récits de mes voyages se nouent et se mêlent aux recherches et réflexions que la découverte de cette société hors du commun m’a poussée à faire…

Note
  1. Traduit en français sous le titre Adieu au lac Mère[↩]